mardi 16 février 2016

Doll (lettre 54)



Johan, 

non je ne peux pas me plaindre évidemment… d'ailleurs ce n'est pas une plainte hein ?!

Ras-le-bol de toute cette pluie. Finalement nous sommes tous enfermés. On craint des inondations un peu partout. Je croyais bien aimer la pluie, le bruit des gouttes, voir grossir les lits des rivières mais j'en ai ma claque. Bientôt il me faudra une barque pour aller à la poste. Il y a eu un éboulement de terrain, une partie des rails a été emportée par les flots, le village est désert. Je ne sais même pas si l'on reçoit encore le courrier. Entre toi et moi, il faudrait un pigeon voyageur qui ne se perdrait jamais, qui ne craindrait aucune intempérie… J'ai donc relu tes lettres en attendant… la dernière plein de fois jusqu'à en graver tous les mots. J'aime bien que tu continues à m'écrire à la main et moi à timbrer mes lettres. Je détesterai le e.mail entre nous et puis alors que deviendrait la décoration de ta « chambre » ? Je suis un peu émue de penser être un peu avec toi, de pouvoir entrer dans ta cellule. Je n'existe pas tellement plus que dans ces lettres tu sais. Je te dis à peu près tout, tout ce qui me traverse et tracasse, tout ce que j'aime n'aime pas… C'est vrai, je n'ai pas vraiment d'autre réalité, d'autre existence mais pour la première fois, celle-ci me plaît bien parce qu'elle me ressemble. Mais assez parlé de moi… non je n'ai pas raison, tu n'es sans doute pas un peine-à-écrire… ce n'était qu'une remarque, une manière de dire que j'attendais tes lettres, que tu crevais peut-être sous le poids des miennes, qu'il me fallait sans doute écrire moins mais mieux mais surtout surtout que j'attendais et qu'il y a du plaisir à attendre un signe, un mot… lesquels, je le sais, viendraient tôt ou tard… J'ai surtout peur que tes lettres se perdent, que la postière les pique. Nous avons chacun nos cerbères ! C'est un peu malheureux. Entre-temps, tu as dû recevoir des dessins. Koch est assez fidèle à lui-même mais avec ce temps pourri, les routes coupées, il ne peut pas venir.  Charles, Charles… j'en parle déjà beaucoup ! Non mais t'as vu sa gueule avec son mégot qui pend ? Il me fait bien rire. Quand il perd, il boude de tout son visage et partout dans son corps, même ses pieds boudent… je mets des heures et des heures à récupérer sa bonne humeur. Toi assis parterre tu ne boudes pas… on a l'impression que tu réfléchis, médites… ou que tu t'ennuies… mais es-tu vraiment là où tu te trouves ou déjà et toujours ailleurs et loin ? Ce serait possible après tout. 

C'est difficile de se déconnecter à pas qu'à Internet. Quand je pense à ma vie d'avant entre le magasin et encore les chaussures, j'ai l'impression qu'une éternité me sépare alors qu'il n'y a qu'une poignée de jours ; j'étais là-bas et connectée, pliée à des horaires, réduite à un rythme, un pantin sollicité qui répondait à toutes les sollicitations possibles, ma seule marge de manœuvre étant de savoir si oui ou non j'allais voir Laureen… Cependant, ici aussi je suis connectée, connectée à d'autres choses mais quand même… je me lève et me couche… c'est moins absurde. 

Je ne sais pas si je t'ai dit mais j'ai rendu l'appart. On y est allé un après-midi avec Pinocchio, j'ai rempli deux valises, on a mis les clés sur la table et on a fermé la porte. J'ai laissé tous les meubles. Tout était laid. 
Idem pour les clés du magasin. Je les ai jetées dans la boite à lettres du patron. 

Je vais peut-être changer de numéro de téléphone, trouver un autre nom pour moi!! 

Tiens, en parlant de nom, l'âne n'en a toujours pas. Il pleut encore. Il pleut sans cesse. Que faire de toute cette eau ? 

Je t'embrasse cher Johan. A très vite. 


Doll

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