jeudi 19 mai 2016

Doll (dernière lettre)



Cher Johan,

tu dois être sorti de prison peut-être. Je ne me souviens pas des dates et pas non plus de la date d'aujourd'hui. Je suis partie. Ce fut simple de partir. Un matin j'ai pris mon âne que j'ai fini par appelé « âne » ou Loulou, ça dépend, et puis j'ai marché droit devant moi d'abord en suivant la route et puis j'en suis sortie.
Je ne sais pas trop où je suis. C'est joli, il fait beau.
Je poste ça quand même. Peut-être l'auras-tu.

Je voulais aussi te dire « merci » pour ta liberté.

Je t'embrasse,

Doll.

lundi 11 avril 2016

Réponse Johan

Ma très chère Doll,

Tu ne m'écris plus ?
Tu veux inverser la tendance ? Une lettre de toi pour dix lettres de moi ?
Ou alors tu es partie avec Koch pour vivre en sauvage dans la forêt, est-ce que l'âne vous a suivi ? Charles, peut-être, vous accompagne, il vous aide à vous ravitailler en volant des poules dans les fermes.
Ou alors, pire, tu as mis une perruque et tu as recommencé à vendre des chaussures. Tu travailles nuit et jour pour que ton patron acceptes de te verser à nouveau un salaire et que ton logeur te rende tes meubles et vire les globe-trotters à qui il loue ton appart sur Airbnb.
Maintenant que je crois te connaître et t'apprécier, débarrassée de tous tes défauts, maintenant que je suis presque libre, prêt à vivre quelque part à nouveau, toi tu disparais.
Tu disparais, tu es peut-être morte, ou, un comble, emprisonnée dans les geôles d'un maniaque ou de la justice.
Si je ne reçois aucunes nouvelles ce mois-ci, j'écrirai à toutes tes connaissances.
Je sors dans cinq semaines, j'aimerais beaucoup recevoir des lettres à nouveau, j'avais calculé que, à la fréquence à laquelle tu m'écrivais, j'aurais pu remplir totalement le quatrième mur de ma cellule.
Quelle angoisse.
Je t'envoie 4 nouvelles images.

Reviens-moi vite, je t'embrasse.
Johan



lundi 29 février 2016

Réponse Johan






Chère Doll,

un âne !
Quelle chance.
Si seulement je pouvais te l'emprunter pour passer mes dernières semaines de prison en sa compagnie ! Si je fais une requête à la direction du pénitencier et que, par miracle, ma demande était acceptée, me prêterais-tu ton âne ? Il y aurait bien de la place pour lui à mes côtés. Enfin, bon, je rêve un peu, sans doute.
Comment l'as-tu appelé ? Il est toujours sans prénom ?

Je t'envoie de nouvelles images. Ce n'est pas le cerbère qui les a faites mais l'ami peintre dont tu a vu un livre récemment. Il vient me voir chaque semaine, il n'entre pas (c'est compliqué, le parloir, les autorisations...) donc, on se voit à travers la petite fenêtre de ma cellule, on parle un peu en faisant des signes, il prend une photo et il part. Il fait un tableau à partir de chaque photo. Un tableau par semaine de captivité. Il y aura donc 26 tableaux. Là je t'envoie les tableaux 14 à 19. Et oui ! Plus que 7 semaines de prison. Et après ?

Un âne... tu aurais peut-être une photo de lui ?
J'aime beaucoup tes derniers dessins, surtout la forêt dans la nuit. J'ai un peu la même vue, ici, quand les lumières du chantier s'éteignent le soir. C'est un beau moment de la journée, un de ces instants du quotidien que j'attends, comme un rituel. Après l'extinction, je reste debout devant la fenêtre le plus longtemps possible. C'est un jeu entre moi et ma lassitude. Je reste debout à fixer l'obscurité, un peu plus longtemps chaque soir, sans cligner des yeux. As-tu aussi des rituels ?

Je t'ai déjà parlé de mon ami Arthur ? C'est quelqu'un qui change toujours de tête. Tu le vois un jour avec des lunettes, une barbiche, des grosses joues, ressemblant à un vieux professeur de physique et le lendemain, il est glabre, la peau foncée, un peu féminin. Quand je passe une soirée avec lui, il y a toujours un moment où je ne sais plus avec qui je me trouve, et je dois faire un effort pour pouvoir me dire : « oui, bien sûr, c'est Arthur ! » Je l'admire pour ça. J'aimerais aussi pouvoir changer de tête sans cesse. Au lieu de ça, j'ai une sale barbe qui pousse et je n'arrive pas à me décider à la raser. En sortant d'ici, les gens me prendront pour un djihadiste.

« Il y a encore une chose très importante que je dois écrire, mais je l'ai oubliée. »

C'est comme ça que Henry Darger finit son autobiographie.
Pas mal, non ?

Je t'embrasse,
Johan W.

mardi 16 février 2016

Doll (lettre 47)



Cher Johan, 

avant que Koch arrive l'autre jour, Charles m'a rasé la tête, enfin, il a d'abord coupé mes cheveux et puis comme ça n'allait pas, il a décidé de tout raser avec un coupe-choux au manche en nacre un truc joli, il m'a montré comment faire c'est facile, même à faire seule, on doit juste bien faire attention à mettre la lame dans le bon sens enduire le crâne de mousse et avec application et patience passer, ôter, tremper… revenir… La boule à zéro, c'est chic ! 
...
Koch est donc venu, j'étais prête, chaussures aux pieds pantalon gros pull à col roulé bonnet sur la tête bien enfoncé jusqu'en-dessous les oreilles. J'avais chaud, ne voulais rien quand Charles lui a proposé un café et du cognac et que je transpirais alors j'ai juste ouvert mon manteau mais j'ai gardé le bonnet parce que je ne savais pas quoi faire sans cheveux me sentant un peu nue. Nue par au-dessus dans cette partie du corps que les filles ne montrent pas d'ordinaire, tu comprends ? Koch a vraiment de belles boucles, sa barbe a poussé et on n'y voyait pas beaucoup de peau sur son visage à part un peu sur les joues, l'arrête du nez qu'il a de fin, les yeux et un morceau du front. La peau des yeux, les paupières elles je les voyais bien et c'est bien la première fois que je regardais un visage avec curiosité, que je trouvais tout curieux même des choses que j'avais vues un milliard de fois. Koch est peut-être la première personne que j'ai regardée ou plutôt que j'ai vue. 
2 cafés plus tard et 1 cognac versé dans le dernier des cafés, nous sommes partis raccompagnés par Charles jusqu'au seuil de la porte. Il m'a embrassée, a donné une poignée de main à Koch. 
… 
Rien à dire sur la promenade, Johan, vraiment, c'est trop intime. Oui, rien à dire ou plus tard. J'ai un peu mal au cœur. Il est reparti et je ne sais pas s'il va revenir ; quand pour combien de temps ou si moi j'irai le voir en ville…  Pour faire quoi ? 
En tout cas, il m'a demandé si j'avais été contente de la journée et m'a dit que je pouvais bien enlever mon bonnet si j'avais trop chaud, qu'il en avait vu d'autre… 
D'autre ? 
Mais quoi, d'autre ? 

Je rumine. Je suis une herbivore qui mâche et remâche. Son nez me plaît beaucoup. Il n'est pas si fin que ça, il est long et puis comme il faisait très froid, il est devenu aussi rouge que le mien. J'étais contente. 

Voilà, cher ami, mon œil s'ouvre ; je ne vois plus rien en entier mais des détails. Je découpe. Dis-moi toi comment tu vas, ce que tu fais, ce à quoi tu penses ? As-tu l'impression de changer ? 

Je t'embrasse bien fort, 

Doll



Doll (lettre 56)



Johan, tu me fais rire. 
Oui, j'ai oublié de t'envoyer la lettre 47 que je joins à celle-ci ! 
Oui, tu contredis ma statistique
Oui je n'ai pas le temps d'aller à la poste
Oui
Oui 
Oui
Oui 

mais 
je
t'
e
m
b
r
a
s
s


D
Omême 
L
L (sous les eaux, goutte de pluie elle-même)


PS : mon autoportrait est complètement raté, je l'ai basé sur l'auytre tu sais… le gris vide triste. Au moins sur celui-là, j'ai des cheveux et vais bientôt répondre à ta lettre d'avant… 


Doll (lettre 55)




Johan, 

comme je ne peux pas aller dans la forêt à cause de cette maudite pluie, je l'ai dessinée. Elle n'existe pas comme ça, peut-être bien mais c'est comme ça que je la vois. Réduite à rester à la maison, je dessine plus… quand je ne m'occupe pas de mon âne. 
J'ai essayé de le dessiner mais pour le moment, je n'y arrive pas. Il est tellement mignon que j'aimerais bien pouvoir lui faire justice. 
Je rigole toute seule. 
Charles passe tout son temps au bistrot comme s'il voulait me laisser la maison pour moi toute seule. Mes cheveux ont un peu repoussé (quelques millimètres). Je garde quand même mon bonnet. 
La poste est ouverte. Je vais tout de suite aller poster des dessins. Tes photos sont drôlement belles ! Est-ce Cerbère qui les a prises ou toi-même ? 

Des bisous, 

Doll



Doll (lettre 54)



Johan, 

non je ne peux pas me plaindre évidemment… d'ailleurs ce n'est pas une plainte hein ?!

Ras-le-bol de toute cette pluie. Finalement nous sommes tous enfermés. On craint des inondations un peu partout. Je croyais bien aimer la pluie, le bruit des gouttes, voir grossir les lits des rivières mais j'en ai ma claque. Bientôt il me faudra une barque pour aller à la poste. Il y a eu un éboulement de terrain, une partie des rails a été emportée par les flots, le village est désert. Je ne sais même pas si l'on reçoit encore le courrier. Entre toi et moi, il faudrait un pigeon voyageur qui ne se perdrait jamais, qui ne craindrait aucune intempérie… J'ai donc relu tes lettres en attendant… la dernière plein de fois jusqu'à en graver tous les mots. J'aime bien que tu continues à m'écrire à la main et moi à timbrer mes lettres. Je détesterai le e.mail entre nous et puis alors que deviendrait la décoration de ta « chambre » ? Je suis un peu émue de penser être un peu avec toi, de pouvoir entrer dans ta cellule. Je n'existe pas tellement plus que dans ces lettres tu sais. Je te dis à peu près tout, tout ce qui me traverse et tracasse, tout ce que j'aime n'aime pas… C'est vrai, je n'ai pas vraiment d'autre réalité, d'autre existence mais pour la première fois, celle-ci me plaît bien parce qu'elle me ressemble. Mais assez parlé de moi… non je n'ai pas raison, tu n'es sans doute pas un peine-à-écrire… ce n'était qu'une remarque, une manière de dire que j'attendais tes lettres, que tu crevais peut-être sous le poids des miennes, qu'il me fallait sans doute écrire moins mais mieux mais surtout surtout que j'attendais et qu'il y a du plaisir à attendre un signe, un mot… lesquels, je le sais, viendraient tôt ou tard… J'ai surtout peur que tes lettres se perdent, que la postière les pique. Nous avons chacun nos cerbères ! C'est un peu malheureux. Entre-temps, tu as dû recevoir des dessins. Koch est assez fidèle à lui-même mais avec ce temps pourri, les routes coupées, il ne peut pas venir.  Charles, Charles… j'en parle déjà beaucoup ! Non mais t'as vu sa gueule avec son mégot qui pend ? Il me fait bien rire. Quand il perd, il boude de tout son visage et partout dans son corps, même ses pieds boudent… je mets des heures et des heures à récupérer sa bonne humeur. Toi assis parterre tu ne boudes pas… on a l'impression que tu réfléchis, médites… ou que tu t'ennuies… mais es-tu vraiment là où tu te trouves ou déjà et toujours ailleurs et loin ? Ce serait possible après tout. 

C'est difficile de se déconnecter à pas qu'à Internet. Quand je pense à ma vie d'avant entre le magasin et encore les chaussures, j'ai l'impression qu'une éternité me sépare alors qu'il n'y a qu'une poignée de jours ; j'étais là-bas et connectée, pliée à des horaires, réduite à un rythme, un pantin sollicité qui répondait à toutes les sollicitations possibles, ma seule marge de manœuvre étant de savoir si oui ou non j'allais voir Laureen… Cependant, ici aussi je suis connectée, connectée à d'autres choses mais quand même… je me lève et me couche… c'est moins absurde. 

Je ne sais pas si je t'ai dit mais j'ai rendu l'appart. On y est allé un après-midi avec Pinocchio, j'ai rempli deux valises, on a mis les clés sur la table et on a fermé la porte. J'ai laissé tous les meubles. Tout était laid. 
Idem pour les clés du magasin. Je les ai jetées dans la boite à lettres du patron. 

Je vais peut-être changer de numéro de téléphone, trouver un autre nom pour moi!! 

Tiens, en parlant de nom, l'âne n'en a toujours pas. Il pleut encore. Il pleut sans cesse. Que faire de toute cette eau ? 

Je t'embrasse cher Johan. A très vite. 


Doll

Doll (lettre 53)

Cher Johan, 


une fois la première joie passée… 

Monsieur Henri, le bien-nommé Charles n'est donc pas un psychopathe, c'te bonne nouvelle… pas de sang dans la remise ni de morceaux de corps humain, pas d'appareil à découpe, pas d'instruments bizarres, pas de scalpel (je dois regarder trop de films!)... Rien de tout ça… et pas non plus d'invention extraordinaire, de lunette astronautique, de fragments de météorites… pas d'expérience chimique, physique, pas de monde parallèle, pas de porte dérobée… ou en tout cas pas ici... Non rien… quelques souris et puis de la paille, des petites bouses, un seau d'eau… et puis une corde qu'on avait dû passer à son cou et c'est peut-être pour cela qu'il criait, brayait ? Que j'ai eu un peu peur, ça semblait si humain... On m'aurait dit que… enfin je l'aurais cru, j'aurais douté bien sûr mais ce cri… il reste dans mes oreilles et même si je vois le corps dont il venait, il reste… Bon… !!
C'est un âne, le mien, un âne, un bébé qui va vite grandir me dit-on ; j'espère pas trop vite non plus. Un âne. Un Equus asinus ! Voilà ! 

… une fois la joie passée, je suis comme d'habitude pleine de questions, tu commences à me connaître ! Je ne sais pas comment on prend soin d'un âne, je vais devoir l'apprendre, qu'est-ce que ça mange et aime faire ? Comment ça dort et combien de temps ? De quoi aura-t-il besoin ? Des caresses ? Il est vraiment encore tout petit et tout seul… non ? Et puis moi, ça veut dire que je ne peux plus retourner en ville (enfin pour y vivre…) car que ferai-je de lui ? Jamais je ne l'abandonnerai. Non. Et puis va-t-on bien s'entendre ? Va-t-il bien m'aimer ? Sera-t-il content d'être avec moi ? Imagine l'enfer si ça ne marche pas entre nous et que… je préfère pas encore y penser même si j'y pense… et que … 
Il n'a toujours pas de nom. Il pleut sans arrêt, c'est mortel. Il y a dans le champ un abri qu'il peut utiliser mais j'ai quand même demandé hier soir à Charles si nous ne pouvions pas installer la remise pour lui faire une maison. Il serait plus près de moi et nous ne serions pas obligés de bouffer toute cette eau très froide.  Je m'occuperai de lui un peu toute la journée et une partie de la nuit si nécessaire… Oui… je vais faire ça… une maison pour l'âne sans nom. Une maison ! 

Ce matin, je suis face à un grand bol de café, mon ordinateur tout à côté. Et je t'écris. Une fois encore, je suis certaine que tu aurais plein d'idées, que cette histoire t'en rappelle forcément une autre, je suis certaine que toi, tu sais toujours quoi faire en toutes occasions ou que tu trouves tout de suite le mieux à faire… 

Charles dort encore. Je me souviens plus si je lui ai dit merci. A toi aussi, je devrai dire merci. Merci merci merci merci !

Je t'embrasse très fort 


Doll



Doll (lettre 52)




JOHAN, 



VOICI MON ANE !!!!! 

Cette petite bête avait pris pension dans la remise… C'est elle qui faisait tant de bruit, la pauvre. Charles avait prévu toute une suprise mais il a dû la libérer avant. C'est pour moi : tu te rends compte !! Un âne qui m'accompagnera dans mes balades et que j'accompagnerai dans les siennes. 
Je suis YOUPI YOUPI !! 
On l'a pour le moment installé dans le champs d'à côté. 






















J'aime beaucoup ses oreilles !

Faut 
que 
je 
lui
trouve 
un 
nom ! 


As-tu des idées ?

(raaaaaah suis tellement contete que j'ai les doigts qui tremblent…)




Doll (lettre 51)


Mais pourquoi dors-tu parterre Johan ? Est-ce toi qui l'as décidé ? J'ai vu que ton lit est remonté contre le mur… Elle fait grande comme ça ta cellule, j'espère que mes lettres et mes dessins sont comme des ouvertures. Quels sont les textes que tu as accrochés ? Tes recherches sur les phili-kekchoses ?? J'aime vraiment recevoir de tes nouvelles. Un grand merci pour les photos. Vraiment un très très très grand merci ! Moi aussi je vais les mettre dans ma chambre, je te montrerai. 
Lettre arrachée aux mains de la postière qui a encore fait chier. Elle cancane. Je la laisse faire. Original doit être son mot préféré puisque tout dans sa bouche le devient. Ma relation à Charles, à toi, « à ce jeune homme avec des boucles »… M'en fous à la vérité mais il faut passer à travers elle, la supporter. J'ai pensé une minute te donner l'adresse de Charles et puis non… il est vraiment trop bizarre en ce moment – quelque chose se passe… Des cris dans la remise, pas vraiment des cris humains assez aigus, et puis des pas… J'ai l'interdiction formelle d'approcher. C'est un peu effrayant comme ses murmures au téléphone. Dès que ça sonne, il court, se colle au combiné, me demande de sortir de la pièce. Je comprends qu'il veut être seul. Je le dérange, c'est sûr mais il n'a qu'à le dire… 
On verra. 
Quoiqu'il en soit, grâce à ta lettre lue et relue puis mise dans ma poche, plus courageuse peut-être, résolue en tout cas… j'ai parlé à Koch, la gorge nouée c'est vrai mais j'ai quand même parlé. Il avait l'air content. Comme il est pas mal pris, il ne peut pas venir dès qu'il en a envie mais a promis de trouver plein de jours pour qu'on aille dans les bois. On campera, il a dit et puis que je devais savoir monter cette vieille tente parce qu'il n'en a pas d'autre et que je lui apprendrai. Faut donc que je m’entraîne. Aujourd'hui, il pleut, c'est le moment… 

Pour t'écrire, je suis allée dans le patelin à côté, 15 kilomètres. J'ai marché. J'ai un peu mal aux cuisses ; je redoute le moment où il faudra que je me lève. Je te relis, regarde les photos… les lettres mais c'est surtout toi que je vois affalé dans un coin. Le grand air ne te manque-t-il pas ? N'est-ce pas une autre façon d'être seul que d'être un paquet de molécules plus ou moins ordonnées ? En ville, les gens me semblent maintenant tellement ramassés, finis que j'en arrive à les plaindre !

Tu sais, oui, je serai drôlement intéressée si tu me donnais les coordonnées de la perruquière japonaise. De la laine et des tuyaux, ça m'a l'air extra ! J'avais pensé pour mes balades dresser quelques branches souples les unes avec les autres pour en faire un nid ! 

Suis bien curieuse de voir ce que cette femme réalise. 
… 


23 heures… 

Rentrée. 
Je suis toute essoufflée. Tu n'imagineras même pas ce qui est arrivé !!!!! 
(C'est génial mais chuuuuuuut… plus tard, plus tard…)

Énormes bisous, 



Doll. 

vendredi 12 février 2016

Réponse Johan

Ma très chère Doll,



je t'écris en vitesse deux mots :

Un pour te demander ce qui arrive exactement à tes cheveux, pourquoi les raser ?

Deux pour contredire ta statistique ; je ne t'écris pas que toute les dix lettres.



En trois, je t'embrasse,

Johan



PS : je n'ai pas reçu la lettre 47. Je me demande si c'est vraiment le cerbère ou si tu es simplement distraite !

mardi 9 février 2016

Doll (lettre 50)

En me levant ce matin Johan, dimanche,  j'ai eu l'intuition qu'une lettre de toi est arrivée ou va bientôt arriver. Hier le temps que j'émerge la poste était fermée – la postière a décidé de ne plus travailler les samedi après-midi, c'est chouette ; ça le serait encore plus si je n'avais pas eu cette intuition. 
Charles hier soir est redevenu mystérieux. On s'est même un peu engueulés quand j'ai voulu parler d'argent. Il n'écoute pas, dit que je raconte n'importe quoi. Je n'en ai quasi plus, il s'en fout. Il a un grand dédain pour les choses matérielles, peut-être que moi aussi il ajoute que je me tracasse pour rien demande si je manque de quelque chose. Bien sûr que non ! J'ai même crié en lui disant, non et non, je suis très très heureuse avec lui mais… mes « mais » l'ont fait fuir. Il a disparu d'abord dans sa chambre puis je ne sais où cette nuit. Une voiture que je ne connaissais pas est venue le chercher vers 2 heures. J'essayais de dormir, ça n'a pas été possible, je suis allée ressortir sa boite aux trésors pour m'endormir enfin devant la table de la cuisine le visage entre mes bras. Je n'ai toujours pas téléphoné à Koch. 
Je tourne en rond me demande ce que tu dis dans ta lettre me demande si tu vas mieux si tu as eu ton ordinateur ce que tu fais où tu en es. J'aimerai bien te raconter des histoires très très drôles des blagues même je n'en connais pas ne parviens pas à retenir celles qu'on me raconte. Moka le chat me tient compagnie lui non plus n'a peut-être pas envie tous les jours d'être dans le café avec tous ces pieds qui piétinent autour de tables de cible. 
J'aimerai bien avoir un appareil photo pour voir ce que peut-être je ne vois pas encore. Ne parlait-on pas avant de révélateur ? Je ne sais plus, c'est moi qui doit inventer. 
Hâte de recevoir des photos de toi, l'avancée de ta cellule (tiens encore un autre mot de l'appareil!!!)
… 

Plus tard. 

Charles de plus en plus furieux enfin il se retient. Furieux c'est impatient, il est d'habitude très calme… je lui ai proposé un chocolat chaud, il en a bu deux tasses et est reparti… 
(que fait-il le dimanche?)
(où va-t-il?)
(pourquoi revient-il dans cet état?)


Encore plus tard.

Il fait très nuit. 
Charles est de nouveau à la maison. Il y a un boucan d'enfer dans la remise, une sorte de grange délabrée.  
Il m'interdit d'aller voir. 
De roder autour aussi. 

Bon… 

Vivement demain matin que j'aille à la poste !!!! 

Je t'embrasse très très fort. 



Doll


Doll (lettre 49)



Johan qui manque – la vie s'écoule tranquillement tranquillement ici entre la forêt les
  oiseaux la pluie et le froid la givre et la glace le poêle  de l'hiver entre le ciel gris qui
  s'étend de l'autoroute au loin à la dernière barrière du village autoroute dont
  on entend la rumeur des automobiles un vrombissement d'avion qui
  décolle un autre atterrit  Johan que fais-tu la forêt craque les
  branches subissent la foudre on ramasse les plus rondes
  quand on y vient nous écoutons des feuillages
  le déplacement invisible des bêtes ça
  grouille en dessous ça grouille
  tout autour j'attends un
  mot je guette
je guette
  silencieusement la
venue de Koch un
  mouvement de Charles une lettre
  de toi que j’emmènerai dans les
  bois la lire aux oiseaux aux peuples invisibles
  imagine ce serait sortir de nos prisons délivrer de
  l'espace se rendre au vent se fondre t'es-tu rien qu'une fois jeté
  nu dans la neige as-tu senti la brûlure du froid avoir eu très chaud t'es-
tu rapproché du soleil jusqu'à planter tous ces rayons dans ton derme oui ici la vie
  s'écoule je vais aller à la poste je rechargerai en même temps mon téléphone  et c'est moi qui
téléphonerai à Koch pour savoir s'il reviendra et ainsi de timidité en honte grignotées ainsi mes
  cheveux
ma peau    
repousseront
peut-être
...





Doll

Doll (lettre 48)

Johan, mon ami, comment vas-tu ? Je t'espère plus en forme que dans ta dernière lettre, tu me semblais un peu triste. J'espère que ce n'est pas lié à ta captivité ou plutôt à cause d'elle, à cause de ton enfermement.  

De son côté, Charles va beaucoup mieux, il n'est pas revenu sur les raisons pour lesquelles il était parti l'autre fois mais il a retrouvé des couleurs, dort moins et s'est remis à parler. Il me traîne toutes les fins d'après-midi au café jouer aux fléchettes. Il gagne tout le temps, est persuadé que je  le laisse gagner mais ce n'est pas vrai ! Je me suis habitué à la vie sans cheveu. J'adore maintenant passer ma main sur mon crâne, c'est doux. Au bar, il est devenu une sorte de porte-bonheur, les gars le touche avant de commencer une partie de billard ou avant de lancer leurs premières flèches. On cogne, on tape, on caresse, selon. Certains le prennent entre leurs deux paumes et l'embrassent. « Tête d’œuf » est mon surnom. Il n'y a que la postière qui ouvert grand ses yeux horrifiés ; elle a peut-être pensé que j'avais un cancer. Je n'ai rien dit. J'ai juste souri. Ma clé est à mon poignet. Quand Koch a pris ma main l'autre jour dans les bois, il m'a demandé ce que c'était. J'ai répondu que c'était la clé d'un château quelque part, qu'un jour j'irai là-bas, qu'un jour il viendra peut-être. C'est bien la seule question qu'il m'ait posé. Pour le reste tout l'indiffère sauf les bois, l'odeur de la forêt. Il connaît plein de variétés d'oiseaux, m'a fait une petite leçon sur les animaux migrateurs. Les colibris sont les plus petits oiseaux qui existent sur cette terre, des oiseaux-mouches Ils peuvent voler en avant mais aussi en arrière, ça Koch l'a dit aussi mais je n'ai pas vérifié. Moi, je regardais son nez, il a vraiment un très beau nez et puis des yeux tout ronds. Il est sans doute un peu oiseau lui aussi. Il a de longs bras et quand il court, ce ne serait pas si étonnant que ça qu'il s'envole. J'espère vraiment le revoir bientôt. 
… 
Hier, dans la nuit, j'ai essayé de faire quelques dessins pour toi. Je commence mais ne termine pas parce que j'aimerais vraiment être capable de dessiner ce que je vois, comme je le vois ; ce détail qui se déplie, je te l'ai déjà dit dans une autre lettre je crois et qui englobe ou surpasse tout le reste. Si je devais dessiner Koch, je ferai un nez et des boucles, un nez qui va loin qui doit sentir des tas de choses que je ne perçois même pas. Je ne sais pas comment je pourrai dessiner Charles, ce qui le représente. Sans doute la gentille exquise. Comment elle se dessine ? L'autre solution pour dessiner serait de me laisser tout à fait aller et de penser à eux. Que viendrait-il ? 

Je vais déjà aller poster cette lettre. Il me reste deux timbres. Ensuite je verrai bien parce que je commence à ne plus avoir d'argent… Puis-je demander à Charles quelques pièces ? Ou à Koch ? Trouver un travail ? 

Voilà que ça me reprend. Pour quoi ne pas seulement souffler sur la lettre, qu'elle te parvienne enfin ! 

Johan, même si je te le dis moins, j'attends tes lettres avec beaucoup d'impatience. Je pense à toi avec l'envie de te lire. 

Des bisous, 

Doll



samedi 6 février 2016

Réponse Johan

Chère Doll,

je te souhaite un bon anniversaire.
J'aurais aimé être avec toi, dans la pluie, sous cet arbre, pour le célébrer.
Voici quelques nouvelles images de ma cellule, comme tu peux le voir, tes lettres y sont la seule décoration.
J'ai effectivement un ordinateur depuis peu, il est connecté. Mais pour nous deux, je préfère que l'on continue comme avant ; moi en manuscrit sur du papier bleu avion, et toi, des lettres dactylographiées censurées par le cerbère. De toute façon, je n'ai pas d'e-mail ni de facebook.
Je réalise à l'instant que tu m'a déjà écrit 10 lettres depuis ma dernière missive. Je m'étais promis de moins te faire attendre depuis que tu as fait ce calcul : 1 pour 10. Mais le hasard ou la nature me rattrape, je n'échappe pas à ta statistique.
peut-être as-tu raison : je suis un peine-à- écrire ...

Est-ce que Koch est arrivé ? Il loge aussi chez Charles ?
Comment vont tes cheveux ? Au Japon, j'ai rencontré une coiffeuse qui rasait la tête de ses clients puis leur fabriquait des perruques avec un mélange de laine, de faux cheveux, de tuyaux en plastique et morceaux de métal.. Je peux essayer de retrouver son adresse si ça t'intéresse, Meiji-dori, Shibuya-ku, mais j'ai oublié les numéros.

Je n'ai plus reçu de dessins depuis longtemps. Pourquoi ne m'enverrais-tu pas un portait de Charles, jouant aux fléchettes ou bavant dans son fauteuil ? Et un de Koch.
J'ai rempli le mur ouest de ma cellule avec tes lettres et dessins. Le mur est ne contient que des textes.
Je suis sûr que dessiner te fait aussi du bien. Tu peux le faire n'importe où... dans ta tente, sous la pluie, dans la forêt, au bistrot.
Dessine-moi la postière.
Le fait d'avoir internet dans ma cellule est assez perturbant. Je réalise qu'être en prison avait un côté rassurant. Un espace dont je ne peux pas sortir, mais aussi où personne ne peut entrer, ou très peu ; le cerbère, rarement. Toi, souvent, mais par lettre interposée. Aujourd'hui, avec internet, j'ai l'impression que mon espace de liberté est piétiné par des inconnus. Des publicités, des pop-ups, des films avec des acteurs qui crient... Parfois je regrette mes 13 premières semaines de calme total mais, en même temps, je n'arrive pas à me déconnecter.
Je t'embrasse,
Johan






mercredi 3 février 2016

Doll (lettre 46)

Koch viendra demain. 
...

Charles va mieux je crois mais reste muet. Tout l'agace. Il n'a pas envie de jouer aux fléchettes ni d'aller voir ses copains au café. Hier soir, il a rangé ses trésors et a remis la boite au fond de l'armoire. J'aime pas ça du tout. Je marche sur la pointe des pieds, t'écris sans bruit. Faudrait peut-être que je trouve un autre point de chute mais j'ai pas envie de le quitter tant qu'il ira pas mieux. Comment lui dire ? Il y a encore pas longtemps, je me serais sentie responsable coupable mais plus maintenant. Suis pas le centre de sa vie, non, plutôt une souris. Je longe les murs. Vais peut-être aller acheter une bonne bouteille d'alcool. Je vais je vais... dimanche de lassitude. C'est fermé sauf l'épicerie au coin de la rue. S'habiller, se dépêcher… il pleut encore. S'il neigeait au moins… s'il y avait des glacons, des stalagtites, quelque chose de l'hiver mais non, ça non plus… soupire encore et encore... Ennui. Lui foutre un coup de pied. L'empêcher de grandir. Si et si mais pas de si. Mauvaise journée en si comme si (oui, oui encore un) j'avais le pouvoir de transformer le monde, truc absurde. Le monde. 
LE MONDE DE CHARLES LE MIEN

Qu'en dira koch demain ? 

Bref. La vie. La vivre. 

Difficile de travailler/difficile de ne plus travailler, enfin de ne rien avoir à faire de particulier. Qu'est-ce que je peux bien faire de tout ce temps ? Peut-être que l'ennui, c'est ça. Du temps. Chercher à l'occuper, enfin se dire qu'il faudrait l'occuper, chercher des occupations pour ce temps et en même temps pour soi puisqu'on n'est jamais que du temps, non ? Des années des jours minutes secondes, une durée, un âge, un agglomérat. Et dans ce temps il aurait fallu faire ça et ça et ça encore mais ça quoi ? « Ca », il vient d'où ? Du monde ? De l'extérieur ? De soi-même ? 

Je vais rejoindre, Charles, l'écouter s'il veut parler et puis je verrai bien. Mes questions se calmeront sûrement.

Je t'embrasse cher Johan, 

Doll




PS : j'ai vu un beau film « Party girl », j'en dirai deux mots plus tard mais je te le conseille. Bisous.

Doll (lettre 45)

J'avais tellement soif que j'ai bu de l'eau de pluie alors que je me promenais dans la forêt. Une feuille d'arbre pour faire une coupe. Il pleuvait vraiment beaucoup. Quel boucan. Mais pas d'orage, pas de jaune ni de zébrure pas de ciel ouvert en deux. J'avais oublié mais c'est mon anniversaire : 26 ans et une longue longue très longue vie. Bonnet sur mes oreilles, la lourdeur de la laine mouillée et cette eau qui forme des rigoles sur le haut de ma veste. Anniversaire. 
Charles est rentré hier matin plutôt sombre. Pas bu de café ni mangé des crêpes. Il a juste raclé un fond de Cognac me disant que la nuit et la journée de la veille avaient été épuisantes. Parfois, il est écœuré par les hommes, d'autres fois il rit bien, se moquerait de tout le monde. Il a regardé mes orteils sur le carrelage de la cuisine, m'a recommandé de mettre des chaussettes. Pour mes cheveux, il conseille de les couper très court voire de les raser. La boule à zéro il dit que c'est un passage, une naissance, qu'après tout les bébés naissent bien sans tif. Vrai. Que ça repoussera forcément. J'aimerais bien qu'ils deviennent roses naturellement, en repoussant. Pour le moment, j'ai pas dit oui. J'essaie de m'occuper de lui, le pousse à me raconter des histoires d'Henri. Il dit aussi que s'il continue à pleuvoir comme ça, je devrais monter la tente dans ces conditions, que la terre est plus meuble, molle, je ne sais quoi, qu'il faut arrimer les piquets de manière à ce qu'ils ne se cassent pas la gueule. D'accord, j'ai dit. Il me pousse aussi à raconter des histoires, m'apprend à parler c'est-à-dire à être capable d’enchaîner trois phrases sans grimaces sans rire sans m'interrompre, sans être interrompue. Il dit que ce qui est dans ma tête doit sortir même désordonné. Il dit aussi que je pourrais apprendre à faire plus de choses en même temps : danser et parler, cuisiner et parler, planter et parler, boire manger tout ce que je veux mais parler. Je ne vois pas pourquoi mais ça a l'air de lui tenir à cœur. Il dit aussi qu'il m'apprendra ensuite à me taire vraiment, que c'est même plus important mais que pour le moment je ne sais faire ni l'un ni l'autre. Ni parler, ni me taire. 
… 
Ça va pas bien dans le monde, j'y pense un peu. Par où commencer ? Je ne sais pas si tu es au courant si tu ressens toi aussi la haine présente. Enfin « haine », je n'en sais rien je ne sais pas si c'est le bon mot. Je sens bien quand même qu'il se passe des choses, qu'il y a des cons un peu partout. Comment fais-tu pour vivre avec eux ? Ces garde-chiourme du quotidien, tous les zélés. 

Je vais te laisser ici. L'état de Charles me tracasse un peu. Il s'est endormi dans un fauteuil. De la bave lui coule le long de la barbe. Il dort profondément. 

J'ai relu ta lettre ce matin. J'y répondrai plus tard, dans les détails. 

Macrophilie. Il est bien drôle ce mot. Me fait penser à du poisson. 

Des bises tendres. 

Doll




dimanche 31 janvier 2016

Doll (lettre 44)

Des jours comme ça = l'alignement parfait des planètes, de l'ordre dans le chaos, de l'ordre naturel ou un chaos ordonné peut-être, l'ouverture d'un trou noir, une visibilité nouvelle, l'envie de vivre même avec tous ses démons, les transformer au gré de ses besoins, les faire exister tout en ayant un peu la maîtrise. Ou pas du tout. 

Des jours comme ça : 
une lettre de Johan
Charles absent 
la maison pour moi seule
ne pas être aller travailler, savoir que je n'irai jamais plus, ne pas avoir eu peur, répondre au téléphone quand le patron a appelé, ne pas fuir, fuir dans rien. 
Un coup de téléphone de Koch

Toi ! Merci. 
Ta lettre me touche. 
Il y a donc des cerbères ventripotents qui dérobent le feu ! Les salauds. Au moins un. 
Bien que n'ayant pas de copie de la 35, je… enfin on verra ; oui oui on verra, plus de plan maintenant. On verra. Suis embêtée pour le dessin. J'en ferai un autre, des autres, des tas d'autres avec des yeux et des bouches et des bras et des jambes articulés et même des arbres et des oiseaux, papillons et chrysalides, pélicans aux gorges pleines de poissons, nuées nuages, rivière et source, champs, brebis... tout ce qui me viendra en tête, Johan. On verra. Merci d'avoir écrit. Je t'enverrai le dessin que j'avais joint à la trentième, je crois avoir pris une photo au cas où… 

Pour moi, c'est assez difficile d'écrire ou de parler en ce moment : je reste bloquée sur des mots, des mots innocents ou que je n'avais jamais entendus vraiment parce que toujours dominés par un sens possible. Écoute ce mot,  « demeuré », je suis une demeurée, donc quelqu'un de stupide n'est-ce pas mais demeurée, n'est-ce pas plutôt  « être en soi, resté en soi-même? »… qu'y a-t-il donc de stupide, ici ? 
- Tu ris ?
- Oui, moi aussi !
Ça ne facilite pas la communication. Heureusement que Charles est bavard. Il fait moins attention à tout ça, parfois me reprend, me taquine. 
Voilà où j'en suis. 
...

Charles ou Henri, c'est pareil. Enfin, pareil non mais c'est la même personne. Henri c'est son autre prénom et au début quand il parlait de lui il disait Henri. Moi Charles, lui Henri comme s'il était deux, comme si je n'était pas il ou il pas je, comme si au passé il devenait Henri. J'aimais bien. Je ne suivais pas toujours, si je suivais c'était écouter l'histoire d'Henri, pas celle de Charles, l'histoire de quelqu'un que je ne connaissais pas, quelqu'un dont l'histoire n'envahissait pas la présence de Charles,  ce que je pouvais comprendre de lui, de ce Charles en face de moi. A y réfléchir un peu, c'est de la liberté. Quand on est vieux, n'est-ce pas une grande force que de se séparer d'une partie de ses propres aventures ?? 

Mes cheveux continuent de dégringoler. J'ai un petit rond vide au-dessus du crâne. Je sens le froid et quand je le caresse, c'est tout doux.
J'ai hâte de recevoir une autre lettre de toi, de voir Charles et de me promener avec Koch. 

Merci encore pour ta lettre, cher Johan. En refaisant ce qui te manque, on contournera Cerbère et on lui fera un formidable pied-de-nez ! 

Je t'embrasse bien fort, 


Doll

Doll (lettre 43)

mais qu'elle est conne cette postière… 
sur le pas de la Poste, là devant, me regardant venir au loin et moi ne pensant pas m'y arrêter et elle avec ses grands bras faisant des gestes dans ma direction mais qu'est-ce qu'elle veut encore je me disais évitant de la regarder et j'ai failli repartir en sens inverse pensant d'un coup que ce village était bien entre deux autres, que je pouvais changer de direction comme j'en avais envie… Et elle, les bras en l'air youyou youyou !! Et elle m'appelle. Je n'aime pas mon prénom quand il est crié. Elle m'énerve cette bonne femme. J'y suis quand même allée, tu penses. Peut-être avait-elle parlé de moi à quelqu'un, que j'aurais peut-être bientôt un boulot ou qu'en sais-je ! Bref. Elle était toute excitée, Doll par ci et Doll par là et viens (elle me tutoie maintenant). On entre avec plein de questions sur Charles, le café, les fléchettes, les dames… elle me montre une lettre !!! Aussi sur-excitée que si ça avait été pour elle, mais le pire n'est pas là…  

Je n'avais plus ma clé. L'horreur ! Tombée sans doute cette nuit, glissée de mon poignet (oui c'est ça, maintenant j'en suis sûre). Je ne l'avais pas. La postière entre-temps était allée rejoindre son bureau derrière cette vitre quasi blindée… qui la protège des p'tits monstres du village, la vilaine, la vilaine qui pourrait bien crevée tant elle est méchante et perfide

Pas de clé pas de lettre, Doll 
Pas de lettre plus de Doll
Plus de Poste, plus de postière
Grosse naze. 

J'ai soupiré 12 fois. 12 fois, je lui ai demandé de me donner cette lettre puisqu'elle savait bien que c'était moi et moi qui avais cette clé momentanément perdue mais c'est tout de suite que je la voulais, tout de suite !!!! 

Je l'ai. Enfin. 
Je suis rentrée immédiatement. J'ai cru commettre un massacre. 

Elle est devant moi. 
C'est ça que je voulais te dire avant de l'ouvrir. 
J'ai un peu peur. 

Je t'embrasse fort et à très vite. 

D. 


Doll (lettre 42)

J'en étais certaine… ce matin incapable de me lever. Il aurait fallu une grue pour m'extraire de ce lit tout confortable. Charles m'a non seulement donné une grosse couette en plumes, légère et chaude mais a installé un radiateur dans ma chambre, une espèce de poêle à bois qui semble couver. C'est fantastique. Ça sent le bois, il fait tiède quand je me couche. Le matin est en revanche nettement plus glacial mais l'important n'est pas là du tout. Je ne me suis pas levée pas parce qu'il faisait froid mais parce que je n'en avais pas envie. Vers 11 heures, Charles est venu avec un bol de café, il s'est assis sur mon lit et m'a dit qu'on devait parler. De quoi ? Plus tard, il a dit. De quoi, je n'en sais donc rien, il m'a juste dit qu'il devait sortir, qu'il ne reviendra pas avant demain, que je ne devais pas l'attendre. 
Je ne l'attends pas. J'ai mis l'ordinateur dans la cuisine. Je mange une crêpe arrosée de cognac, je vais en manger jusqu'à ce que la tête me tourne. 
Les trésors sont toujours là : ce crâne, une boussole, une vieille montre, des fleurs séchées, des scarabées, un scorpion, des dessins, des papiers pliés, trois dents, deux ou trois photos, des coupures de journaux, une boucle d'oreille, un morceau de tissu, des cailloux, quelques fioles avec du liquide...  Une couleur ambrée pour l'une d'entre elles, on dirait du miel, je ne sais pas ce que c'est. Ça a aussi la même couleur que le cognac que je verse dans mon verre. Dans le café, c'est bon. Juste une petite goutte, une lichette. Pour le tonus ! Je suis en forme ! 
J'y suis pas allée. 
Y aller aurait eu un goût de cendre ou de défaite. 
Je ne veux rien devoir à personne (enfin surtout pas à lui)
Tu comprends ?
Je ne retournerai pas non plus me coucher. J'en profite. Je suis pieds nus. Le froid remonte par la plante des pieds, j'ai ouvert en grand la fenêtre et je fume le tabac à rouler de Charles. Je vais aller me promener, marcher sans doute jusqu'au village voisin voir à quoi il ressemble. Je suis bien. Parfaitement bien. Marcher de plus en plus loin, me vider la tête jusqu'à ne plus rien avoir à vider. Et rien non plus du passé. Du passé rien et rien, rien du tout. 
Le ciel est tout bleu. Fin janvier. 
Si l'on m'avait dit… 

Des gros bisous, cher Johan, à vite j'espère. 


Doll

Doll (lettre 41)

Le jour va bientôt se lever cher Johan, je ne sais pas si tu es réveillé ou si tu peux le voir. C'est beau. Tout est d'un rose bleuté avec des esquilles oranges. On dirait certains yeux quand ils sont bleus. Ceux de Charles le sont. Je sors juste de sa chambre, il dort encore. Il dort beaucoup en plus que moi bien qu'il se réveille toutes les heures, qu'il tousse, remue. J'ai tout entendu.
Ce matin, à moi de faire le pain, de ramasser les œufs, de cuisiner. Des crêpes aux pommes, j'ai envie que je ferais ensuite flamber d'une flamme si haute qu'elle touchera l'abat-jour. J'espère quand même que je ne mettrai pas le feu. Je ne parviens pas à dormir à cause de tout un tas de cauchemars dans lesquels des cafards, des blattes me bouffent la peau et même des coccinelles au coin des yeux, suffisamment petites pour se faufiler dans mes narines. Sais-tu que ce n'est pas si gentil ces petites bêtes quoiqu'on les appelle des bêtes à bon dieu ?

Allongée sur le lit de Charles tout à l'heure et pensant à toi, j'ai fait un calcul… Pour 10 lettres envoyées, j'en reçois une de toi. Une pour 10. Est-ce normal ? Équilibré ? Oui, bien sûr je me suis dit, puisque Johan est en prison. Je me suis rendormie, collée à Charles. Ses ronflements me tiennent chaud, je prends sa main et je me retourne à mes cauchemars. Ce n'est pas à cause de  lui, ça non…

Éveil en sursaut. Demain pour le travail.

J'ai bien trouvé des chaussures mais pas dans le magasin où je n'ai pas eu la force de retourner, même pas en ville, dans cette rue pleine de boutiques. J'ai trouvé des pompes d’occase. Elles me prennent bien la cheville, je ne crains aucune foulure. Je les porte tout le temps. Ça fait une démarche lourde ; je me sens plus près de la terre, du sol, plus terrienne. Elles sont comme des racines. J'ai maintenant un gros bonnet pour tenir mes cheveux.

J'entends Charles. La porte de sa chambre. Je vais faire les crêpes et t’en garderai une au cas-où !
On les mangera en pensant à toi.
Où en es-tu de tes travaux, de tes recherches ?

Je file et t'embrasse moultes fois.



Ta petite Doll.

jeudi 28 janvier 2016

Doll (lettre 40 )

Aujourd'hui j'ai vu tomber la lune. Il y a eu un gros point jaune à l'horizon de l'étang en face de chez Charles. L'herbe est rase en ce moment. Les vaches étaient rentrées. Un point jaune comme un bouton d'ascenseur. La terre plate comme une assiette avec par-dessus une cloche à fromage. 
Et moi debout comme un piquet, solide, impénétrable à tout tout au loin. Si la lune m'avait regardée, elle aurait vu une écharde. Un fragment. Moi j'ai vu sa chute. L'instant où elle a touché le sol, l'impact, la glisse, sa disparition au loin et cette nuit très noire si noire qu'elle est charbon. Je suis devenue noire moi aussi. Moka a miaulé. Son regard zèbre. Les arbres ont disparu. Il y a eu un silence encore plus épais que celui de novembre dans la ville. Plus d'oiseaux, plus de hululements. 
Et la chouette ? 
Je n'en sais rien. 
… 

Charles n'a pas disparu. Il veille. Il a fait de la soupe de pommes de terre et de carottes. Elle est toute orange, je pourrais en boire des litres. Ça réchauffe après tout. 
Il s'en passe bien plus ici qu'il s'en passe ailleurs. 
J'ai envie d'un cognac. 
D'un homme. 

C'est difficile de replier une tente. Je m'y suis reprise à trois fois mais j'y suis arrivée. Elle est rangée dans la grange. Je dors à nouveau dans mon lit. J'entoure la chaîne à mon poignet. 

Encore 48 heures. J'ai mes encoches personnelles sur ma peau, des petites griffures et mon compte-à-rebours. 

Combien de jours pour toi ? 

Des baisers de Doll. 



Doll (lettre 39)

Très cher Johan, 



J'ai dit à Charles que je partirai camper ces prochains jours même si Koch ne vient pas avec moi (son absence étant possible puisqu'il travaille – je ne sais plus ce qu'il m'a dit). Cette nuit, il a fait un feu dans son jardin et il a déballé la tente. J'ai dû la monter toute seule éclairée par un tout petit feu dont il fallait que je m'occupe en même temps. La terre était très dure. Un mal fou à planter les piquets même avec une masse. Du vent. Difficile de mettre cette tente correctement. Mais je l'ai fait comme j'ai pu. Ça m'a pris 1h45. Charles me regardait avec un léger sourire mais il n'a rien dit. Il est juste allé chercher un fauteuil, s'est assis non loin bien recouvert d'une immense couverture. Voilà, je sais ! 
J'ai dormi à l'intérieur, à même le sol ou presque. Charles pour me féliciter m'avait donné sur le coup de 3 heures du matin un matelas mousse pour que je n'ai pas trop froid. Doll, il dit, « faut pas rester à même la terre, ça va glacer tes os ». Je n'avais pas du tout sommeil, tu t'en doutes. Je me suis quand même endormie, effectivement gelée. J'ai tenu 2 heures et puis suis allée dans mon lit. 
De ma fenêtre, je vois la tente. Le feu est éteint. La bâche normalement bleue est blanche de givre. Maudit hiver ! Je ferai comme s'il n'existe pas, partirai quand même quand je serai prête. 
Je continue encore à peler. Un peu moins maintenant mais encore un peu. En revanche, je perds mes cheveux en quantité importante. Quand je balaie la cuisine, j'en trouve en masse. Charles rit. Il a bien vu tout ce qui se trouve dans la balayette mais dit que pour le moment ça ne se voit pas. Je ne suis pas inquiète. Y'a qu'un truc auquel je tiens : mes dents. Je les lave deux fois par jour, pas plus, j'ai peur qu'elles tombent. C'est idiot mais comme j'y pense, je les regarde, les touche. Ça a l'air de tenir. 
Bref… On verra. 

Encore 3 jours. J'irai au magasin pour m'acheter une paire de chaussures de marche. Et puis de gros collants et un bonnet. Peut-être que j'irais chez le coiffeur. Charles dit que je pourrais économiser cela, qu'il sait couper les cheveux, que je les ai faciles, domptables et qu'une coupe courte m'irait aussi. 

Sous la tente, j'avais l'impression de voir le ciel. De me voir comme si j'étais sortie de mon corps. Trop bizarre. Ça devait être une réaction au froid. 

J'espère que tu vas bien, Johan, et que je recevrai une lettre de toi avant que je parte. Fait-il froid en prison ? Y a-t-il des courants d'air comme sous une tente ? 

Je pense à toi, encore et encore et t'embrasse. 


Doll